Bataille de Wagram (1809) — Le jour où la méthode de Napoléon passa de l'art à l'usure

6 juillet 1809 · Plaine du Marchfeld, au nord-est de Vienne (Autriche actuelle)

Bataille de Wagram (1809) — Le jour où la méthode de Napoléon passa de l'art à l'usure

Horace Vernet, La Bataille de Wagram, 6 juillet 1809, 1836, huile sur toile (465×543 cm), Galerie des Batailles, château de Versailles (MV 2776). Domaine public, via Wikimedia Commons

Six semaines plus tôt, sur la même rive du Danube, Napoléon avait subi la première bataille rangée perdue de sa carrière, lorsqu'une crue avait disloqué ses ponts (Aspern-Essling). En juillet 1809, il transforma l'île Lobau en forteresse, reconstruisit ses ponts pour qu'ils tiennent, et entreprit de prendre sa revanche sur le même archiduc Charles. Mais Wagram ne fut pas l'art de « vaincre en faisant bouger l'ennemi », comme l'avait été Austerlitz. Ce fut un pilonnage frontal de deux jours en pleine plaine, emporté par quelque 112 pièces massées et le seul poids du nombre. Si Austerlitz fut un scalpel, Wagram fut un marteau — le jour où la méthode de Napoléon passa de l'art de la manœuvre à une guerre d'usure.

1. Faits essentiels

Date
5–6 juillet 1809une bataille de deux jours
Lieu
La plaine du Marchfeldau nord-est de Vienne, dans l'Autriche actuelle
Belligérants
France contre Autricheguerre de la Cinquième Coalition
Issue
Victoire française (au prix fort)→ traité de Schönbrunn, fin de la guerre

Note : dans cet article, les Français sont représentés en bleu et les Autrichiens en ocre (brun-jaune).

Effectifs (engagés à midi le second jour)

Fr. environ 1,25×

Fr.

environ 154 000 → 172 000environ 150 000 le soir du 5, montant à environ 170 000 à l'arrivée de Marmont et des Bavarois vers midi le second jour. Un quart environ était des troupes alliées saxonnes, bavaroises et italiennes[5]

Aut.

environ 136 000de 129 000 à 140 000 environ selon les sources. Le corps détaché de l'archiduc Jean, environ 12 000–13 000 hommes, n'arriva jamais[6]

Pièces d'artillerie

Fr. nettement supérieur

Fr.

environ 540–617dont environ 112 massées au centre (la grande batterie évoquée plus bas)[6]

Aut.

environ 400de 388 à 414 environ selon les sources[6]

Pertes (tués, blessés, prisonniers)

quasi symétriques — la signature de l'usure

Fr.

environ 33 000–37 500dont 40 généraux. La fourchette varie selon les sources[3]

Aut.

environ 37 000–41 000plus de 70 000 entre les deux armées — la bataille la plus sanglante de l'histoire européenne jusqu'alors[3]

Note : pour la chaîne de commandement au niveau des corps, voir le §3, Les deux armées. Le proche compagnon de Napoléon, le maréchal Lannes, était absent de cette bataille — blessé six semaines plus tôt à Aspern-Essling, il était mort de ses blessures.

2. Contexte stratégique : la leçon d'Aspern-Essling

En 1809, l'Autriche se releva, résolue à se venger (guerre de la Cinquième Coalition). Napoléon prit Vienne, mais pour frapper le gros des forces de l'archiduc Charles, déployé sur la rive nord du Danube, il lui fallait franchir le grand fleuve en crue.

Les 21–22 mai, il força un passage vers les villages d'Aspern et d'Essling. Mais ses ponts de bateaux bâtis à la hâte furent rompus à plusieurs reprises par la crue et les débris, coupant les renforts et les munitions de la rive opposée. L'archiduc Charles saisit l'ouverture et attaqua avec acharnement, et les Français se replièrent sur l'île Lobau. Ce fut la première défaite rangée nette et incontestable de la vie de Napoléon. Là, le maréchal Lannes, son proche compagnon, eut les deux jambes broyées par un boulet et mourut le 31 mai[1].

Ce qui mérite l'attention, c'est la conduite de Napoléon après cette défaite. Il ne se rua pas à nouveau à l'assaut ; il passa au contraire environ six semaines à transformer l'île Lobau en une vaste forteresse avancée. Ses ingénieurs enfoncèrent des pilotis et jetèrent plusieurs ponts solides, et des batteries gardaient les points de passage. Si Aspern-Essling avait été un « passage improvisé », celui de la veille de Wagram fut un « passage d'ingénieur »[3]. Les marques des leçons tirées de la défaite y sont nettement visibles.

Une peinture de l'armée de Napoléon franchissant le Danube
Jacques-François Joseph Swebach-Desfontaines, Le Passage du Danube par Napoléon avant la bataille de Wagram, 1810, huile sur toile (80,5×128,5 cm), Apsley House (Wellington Museum, Londres). Domaine public, via Wikimedia Commons.
Les ponts solides jetés vers l'île Lobau. Un « passage incassable » fut la réponse à l'échec de mai.

3. Les deux armées et la plaine « immobile »

Le terrain décida du caractère de cette bataille. Le Marchfeld est une étendue plate et découverte s'étalant sur la rive nord du Danube, où les deux armées se faisaient face le long de fronts incurvés larges d'environ 19 à 23 km[6]. Il n'y avait aucun nœud de terrain décisif où attirer l'ennemi pour le disputer, comme l'avait été le plateau de Pratzen à Austerlitz. L'archiduc Charles plaça le gros de ses forces le long du seul terrain qui lui offrît un avantage — le doux plateau dominant le ruisseau du Russbach — et fit des villages (Deutsch-Wagram, Aderklaa, Markgrafneusiedl) les noyaux de sa défense.

Le terrain ne pouvant être déplacé, l'issue se déciderait par la puissance de feu frontale et le poids du nombre. C'est la première raison pour laquelle Wagram devint une bataille d'usure plutôt que de manœuvre.

4. La bataille : passage, crise, pilonnage, charnière

Carte de situation de Wagram : le passage depuis l'île Lobau, la crise à gauche, l'enveloppement de la gauche autrichienne par Davout
Carte : ① les Français passent vers l'est depuis l'île Lobau à la faveur d'une nuit d'orage et se déploient sur la plaine. ② Le second matin, les Autrichiens tentent un double enveloppement, et à leur droite Klenau se rapproche des ponts du Danube (la crise à gauche). ③ Au centre, la grande batterie et la colonne de Macdonald fixent l'ennemi sur place. ④ À droite, Davout enveloppe l'extrême gauche autrichienne à Markgrafneusiedl — et la charnière cède.

Acte 1 (nuit du 4 au 5 juillet) : un passage masqué par l'orage. Vers 21 heures, le 4 juillet, un orage couvrant le bruit et le mouvement, les Français commencèrent à passer depuis l'île Lobau. Mais ils débouchèrent non pas vers Aspern au nord, comme l'archiduc Charles s'y attendait, mais sur le flanc est de l'île. Les Français contournèrent les redoutes autrichiennes de la berge et jaillirent en terrain découvert[3]. Cette surprise ne doit toutefois pas être exagérée — Charles avait déjà retiré le gros de ses forces de la berge vers le plateau du Russbach le 3 juillet, de sorte que seul le placement de ses avant-postes et de ses redoutes fut pris au dépourvu. Le sens plus profond du déploiement vers l'est était ailleurs : les Français s'étaient enfoncés comme un coin entre l'archiduc Charles et les renforts qui approchaient de son frère, l'archiduc Jean.

Acte 2 (soir du 5) : une série d'attaques précipitées et décousues. Ce soir-là, le déploiement sur la plaine achevé, Napoléon ordonna une attaque sur le plateau du Russbach. Mais les quatre assauts — d'Oudinot, d'Eugène et des Saxons de Bernadotte — manquèrent de coordination et furent tous repoussés. La confusion se résume au mieux par un incident : des troupes saxonnes en seconde ligne prirent pour des Autrichiens les Saxons en habit blanc déjà présents dans un village, et tirèrent sur les leurs[5]. Le « plan » de Napoléon se défaisait dès le premier jour.

Acte 3 (du petit matin à la fin de matinée du 6) : la crise à gauche. L'archiduc Charles contre-attaqua par un double enveloppement. Sa véritable cible était la gauche française. À sa droite, le VIe corps de Klenau et le IIIe corps de Kollowrat avancèrent vers le sud-ouest, reprirent Aspern vers 10–11 heures, atteignirent Essling et braquèrent leurs canons sur les ponts du Danube qui étaient la ligne de vie de l'armée française[5]. Pendant ce temps, au centre, Bernadotte avait abandonné le point d'appui clé d'Aderklaa avant l'aube, sans ordre, ouvrant un trou dans la ligne. Ce fut une crise qui menaçait de couper la ligne de retraite de l'armée — pourtant l'avance autrichienne fut lente, les attaques des deux ailes ne furent jamais synchronisées, et l'enveloppement ne se referma jamais.

Acte 4 (de midi à l'après-midi du 6) : le pilonnage et la charnière. Napoléon répondit par trois mesures à la fois. D'abord, Masséna conduisit son corps dans une marche de flanc vers le sud, en travers du front de la ligne, pour rétablir la gauche en péril (blessé, on dit qu'il commanda depuis une voiture). Ensuite, Lauriston mit en batterie une grande batterie d'environ 112 pièces au centre et, tirant à courte portée, arrêta l'avance autrichienne[3]. Enfin, l'énorme colonne de Macdonald frappa le centre et y cloua l'ennemi sur place.

Mais la bataille fut décidée non par cette lutte au centre, mais à droite. Le IIIe corps de Davout fondit sur la clé de voûte de l'extrême gauche autrichienne, Markgrafneusiedl, fit passer une partie de ses forces sur le cours supérieur du Russbach pour tourner le flanc, et progressa jusque sur le plateau. La gauche autrichienne — la charnière de toute la ligne — céda ici[2]. La charnière perdue, et sachant que les renforts de son frère, l'archiduc Jean, n'arriveraient pas à temps, l'archiduc Charles jugea vers 14 h–15 h 30 qu'il n'y avait plus aucune chance de succès et ordonna la retraite.

Le point décisif ici est que cette retraite ne fut pas une déroute, comme elle l'avait été à Austerlitz. Les corps autrichiens tinrent chacun leur cohésion et se replièrent en bon ordre, et l'armée échappa à la destruction[5]. Épuisé et redoutant l'apparition de l'archiduc Jean, Napoléon mena une poursuite lente qui laissa l'ennemi s'échapper. Battu, mais non brisé — ce seul point fixe le sens stratégique de Wagram.

5. De l'art à l'usure : la différence avec Austerlitz

Pourquoi appeler Wagram « le tournant de la méthode » ? Placez-le à côté d'Austerlitz et la différence de caractère saute aux yeux.

Comparaison structurelle d'Austerlitz (l'art de la manœuvre) et de Wagram (l'usure par le nombre)
Schéma : Austerlitz fut une bataille de scalpel — « vider délibérément le centre, attirer l'ennemi et scinder la ligne en un seul point ». Wagram fut une bataille de marteau — « écraser de front un ennemi immobile par le poids du feu et du nombre ». Le même général gagna avec deux outils totalement différents.

La victoire d'Austerlitz utilisa le terrain (le plateau de Pratzen) comme appât pour faire bouger l'ennemi, puis concentra toutes ses forces sur le seul point affaibli pour briser la ligne — une conception d'induction précise. Les pertes françaises furent bien inférieures à celles des coalisés, et la victoire fut brillante et peu coûteuse.

Wagram n'eut pas une telle induction. Il n'y avait aucun terrain mobile sur la plaine, et, contrairement aux années précédentes, l'archiduc Charles ne bougea pas imprudemment. Aussi, au lieu de faire bouger l'ennemi, Napoléon continua de frapper de front, traversa la crise à gauche, gagna du temps avec une batterie de 112 pièces, se servit de la colonne de Macdonald comme d'un bouclier pour fixer le centre, et brisa enfin la charnière à droite par le poids de Davout. La cause de la victoire ne fut pas la ruse mais la puissance de feu, le nombre et l'endurance.

Le prix se lit dans les chiffres des pertes. Tandis qu'à Austerlitz il était en infériorité et l'emporta pourtant écrasante aux pertes, à Wagram le vainqueur perdit presque autant que le vaincu (France environ 35 000 / Autriche environ 39 000). L'historien Rothenberg qualifie Wagram de « sombre bataille d'usure de deux jours, emportée par le feu et le pilonnage »[4]. L'ennemi connaissait désormais la méthode de Napoléon, l'avait assimilée, et avait appris à survivre en bon ordre — et ce fait fit passer le style de la victoire de l'art à l'usure.

6. Anatomie de la victoire : quatre éléments

La victoire de Wagram fut assemblée non d'un seul coup décisif, mais comme le produit de quatre éléments. Si l'un d'eux avait manqué, il n'y aurait pas eu de victoire ce jour-là.

01

Traverser la crise à gauche

Le plus grand danger vint le second matin, à l'instant où Klenau se rapprocha des ponts du Danube. La marche de flanc de Masséna rétablit la ligne. Ne pas perdre était la condition préalable de la victoire.

02

Une batterie de 112 pièces gagna du temps

Lauriston rassembla au centre les pièces de la Garde, de l'armée d'Italie et des Bavarois. Des salves à courte portée arrêtèrent l'avance autrichienne et achetèrent le temps de préparer le coup décisif. La puissance de feu tint lieu de manœuvre.

03

La colonne de Macdonald fixa le centre

L'énorme colonne d'environ 8 000 hommes ne put percer, mais elle attira le centre ennemi et l'y cloua. Se faire bouclier pour absorber le temps et les troupes ennemies — ce fut un rôle de fixation coûteux (voir §7 pour le détail).

04

Davout brisa la charnière

À droite, Davout enveloppa et s'empara de Markgrafneusiedl, à l'extrême gauche autrichienne. La charnière de toute la ligne se détacha ici, et la position de l'archiduc Charles devint intenable. Ce ne fut pas la lutte au centre, mais l'enveloppement à droite, qui décida de la bataille.

La chaîne des quatre éléments qui composèrent la victoire de Wagram
Schéma : la victoire vint comme une chaîne — ⟨ne pas perdre à gauche⟩ → ⟨gagner du temps avec la batterie⟩ → ⟨fixer le centre avec la colonne⟩ → ⟨briser la charnière à droite⟩. Ce ne fut pas une percée spectaculaire mais l'accumulation d'éléments sans éclat qui décida de la journée.

7. Démonter le mythe : la colonne de Macdonald n'a pas percé

Un mythe tenace s'accroche à Wagram : que « la grande colonne de Macdonald enfonça le centre ennemi et décida de la victoire ». Mais les meilleures études le rejettent[5].

Les faits sont les suivants. L'énorme colonne en carré creux d'environ 8 000 hommes en quelque 30 bataillons que conduisait Macdonald devint, en avançant à travers la plaine, une cible parfaite recevant les boulets et la mitraille de trois côtés. En une heure environ, les hommes encore debout tombèrent d'environ 8 000 à environ 1 500. La colonne enfonça la ligne autrichienne mais ne la perça pas, et dut s'arrêter pour appeler des renforts (la Garde, la cavalerie, Marmont et d'autres)[5].

Autrement dit, le rôle de cette colonne ne fut pas la percée mais la fixation. Elle attira l'ennemi sur elle, tel un bouclier géant au centre, tandis que Davout brisait la charnière à droite. La colonne ne « perça » pas le centre ; saignante, elle le « tint ». La renommée de Macdonald — à qui Napoléon promit en personne le bâton de maréchal sur le champ de bataille pour ce service — est authentique, mais la substance de cette renommée ne fut pas une percée héroïque ; ce fut un sacrifice de soi déchirant[2].

Tant que nous y sommes, dissipons un autre mythe. Wagram ne fut pas le produit d'un « plan sans faille de Napoléon ». Les attaques précipitées et décousues du premier jour, le tir fratricide chez les Saxons, l'abandon d'Aderklaa par Bernadotte, la crise à gauche le second matin — la bataille fut pleine de confusion du début à la fin. L'image d'un Empereur serein et maître de lui dans la magnifique toile héroïque de Vernet (en tête de cet article) est une mise en scène postérieure. La victoire n'arriva pas selon le plan d'un génie ; elle fut à peine arrachée au terme d'une reconstruction des éléments un à un au milieu du chaos.

8. Simulation contrefactuelle

Ce qui suit est une expérience de pensée fondée sur les sources, et ses conclusions ne sauraient être prouvées. Elle est proposée pour rendre visibles les dépendances entre les éléments.

BrancheRésultat tactiqueEffet à long terme
A : Klenau n'avait pas ralenti son avance matinale Si la droite autrichienne avait tenu les ponts du Danube, la ligne de retraite française aurait été coupée et la crise à gauche aurait pu tourner à l'effondrement. Cela aurait fort bien pu devenir une répétition d'Aspern-Essling. Si Napoléon avait subi une seconde défaite sur le Danube, le prestige de l'Empire aurait été gravement ébranlé, encourageant peut-être la résistance dans les États allemands et en Espagne. Une branche montrant que la victoire fut sauvée par la lenteur de l'avance ennemie.
B : le corps détaché de l'archiduc Jean était arrivé le matin Si 12 000–13 000 hommes frais étaient apparus à la lisière est du champ de bataille, l'enveloppement de Davout aurait été contrarié et la décision probablement retardée. Mais la force était faible et fourbue, et il est douteux qu'elle eût pu renverser la situation. Si l'archiduc Charles avait choisi de tenir plutôt que de se retirer, l'effusion de sang aurait encore gonflé. Une branche où quelques heures de retard des renforts gouvernaient non l'existence d'une décision, mais la rapidité de sa venue.
C : le Marchfeld avait offert un terrain décisif S'il y avait eu une hauteur ou un défilé où attirer l'ennemi pour le disputer, Napoléon aurait pu mettre en œuvre ses tactiques naturelles d'induction. C'est la nudité de la plaine qui le contraignit à un pilonnage frontal. Que le terrain interdît une guerre de manœuvre fut la raison structurelle pour laquelle Wagram devint une usure. Une branche montrant que la puissance de la méthode dépendait d'une scène qui la permît.

Ce que montrent les trois branches, c'est que le caractère de Wagram — « gagner, sans pouvoir anéantir » — fut fortement déterminé par des conditions échappant au contrôle de Napoléon : les mouvements de l'ennemi, le moment des renforts et le terrain. À Austerlitz, il pouvait créer ces conditions ; à Wagram, ce sont les conditions qui le lièrent.

9. Conséquences stratégiques : Schönbrunn et « la dernière victoire de l'Empereur »

Après Wagram, la guerre prit fin rapidement.

  • 10–11 juillet : les Autrichiens en retraite furent rattrapés à Znaïm, et après un combat d'arrière-garde l'armistice de Znaïm fut conclu le 12 juillet[5]. Que l'archiduc Charles l'eût conclu de sa propre autorité approfondit la méfiance de l'empereur François.
  • 14 octobre : le traité de Schönbrunn (traité de Vienne). L'Autriche céda de vastes territoires comprenant quelque 3,5 millions d'habitants, perdit son débouché sur l'Adriatique (les Provinces illyriennes), fut chargée d'une lourde indemnité, réduisit son armée à 150 000 hommes et adhéra au Blocus continental[2].
  • 1810 : en gage de réconciliation, Napoléon épousa Marie-Louise, fille de l'empereur François (ayant divorcé de Joséphine à la fin de l'année précédente — un mariage dynastique pour s'assurer un héritier). L'année suivante, en 1811, naquit l'héritier légitime tant attendu (le roi de Rome).

Les destins personnels basculèrent aussi de façon spectaculaire. L'archiduc Charles fut tenu pour responsable de la défaite et de l'armistice non autorisé, et en quelques semaines renonça à tout commandement de l'armée, pour ne plus jamais paraître au front. Pendant ce temps, Bernadotte, qui s'était déshonoré sur le champ de bataille et avait été relevé, fut — ironie du sort — choisi l'année suivante, en 1810, comme prince héritier de Suède, se retournant plus tard contre Napoléon et fondant la maison royale de Suède (la dynastie Bernadotte) qui perdure encore aujourd'hui[3].

Et Wagram devint, exactement comme le dit le titre de la monographie de l'historien Rothenberg, « la dernière victoire de l'Empereur ». À partir de ce point, il devint difficile pour Napoléon de remporter une grande bataille rangée nette et indiscutable. L'ennemi connaissait désormais sa méthode, et avait appris à se retirer en bon ordre, à préserver l'armée et à entraîner la lutte dans l'usure. La manière de faire la guerre, centrée sur le feu, qui avait d'abord bourgeonné à Friedland, gonfla à une échelle énorme à Wagram, et se relie, peu à peu, à la pente descendante qui passe par la Russie en 1812 (Borodino), Leipzig en 1813 et Waterloo en 1815. Wagram se tient sur la ligne de partage où l'apogée de l'Empire et son ombre se croisent.

10. Leçons pour aujourd'hui

Ce que soulève Wagram, c'est cette intuition : « un avantage élégant se mue en guerre d'usure dès qu'il est imité ». La manière brillante de vaincre d'un pionnier cesse d'être peu coûteuse à l'instant où les concurrents l'apprennent et l'imitent.

  • L'avantage du pionnier s'érode : la méthode d'Austerlitz consistant à « vaincre à bon compte en faisant bouger l'ennemi » n'était peu coûteuse que tant que l'ennemi l'ignorait. Une fois la méthode assimilée par l'ennemi, le même général combattant avec le même talent voit la victoire se changer en une coûteuse guerre d'usure. Tesla a joui de marges élevées (une marge brute d'environ 25,6 % en 2022) durant sa longue avance solitaire sur le marché des véhicules électriques, mais à mesure que les concurrents rattrapaient leur retard, l'entreprise a baissé ses prix jusqu'à 20 % début 2023, et sa marge brute est tombée à environ 18,2 % — un cas d'avantage de l'avance solitaire se muant en une guerre d'usure par les prix.
  • Une victoire qui ne peut anéantir appelle le combat suivant : Wagram l'emporta tout en laissant l'armée ennemie intacte, et la guerre se ralluma en moins de trois ans (1812). Une victoire qui ne peut clore l'affaire engendre le coût de la répétition. Netflix a monopolisé le streaming pendant une décennie, mais à mesure que ses rivaux l'imitaient et entraient sur le terrain, l'entreprise a subi sa première perte d'abonnés en plus d'une décennie (environ 200 000) au premier trimestre 2022, son action a chuté d'environ 35 % en une seule journée, et elle a plongé dans une vaste guerre d'usure autour des contenus.
  • Une conception pour ne pas perdre est la condition préalable de la victoire : la victoire de Wagram reposa d'abord sur le fait de « n'avoir pas perdu » à gauche. Avant le coup décisif de l'attaque, une conception défensive qui évite la blessure mortelle forme le socle de l'issue.

La victoire à bon compte d'Austerlitz et la coûteuse victoire de Wagram. Ce n'est qu'en plaçant les deux côte à côte que l'on voit en trois dimensions « quand, et pourquoi » la méthode de Napoléon commença à cesser de fonctionner.

Conclusion : le prix du marteau

Wagram est la bataille où Napoléon fut contraint de changer sa manière de vaincre. Lorsqu'il n'y eut aucun terrain mobile, lorsque l'ennemi refusa de bouger imprudemment, et lorsque l'appât de l'induction ne fonctionna pas, il posa le scalpel et prit le marteau. Une batterie de 112 pièces, une énorme colonne, une marche de flanc et l'enveloppement à droite — la cause de la victoire ne fut pas la ruse, mais la puissance de feu, le nombre et l'endurance.

Si Austerlitz fut l'art de « vaincre à bon compte en faisant bouger l'ennemi », Wagram fut l'usure consistant à « forcer le passage à grands frais contre un ennemi immobile ». Le vainqueur saigna presque autant, et le vaincu survécut sans se briser. Ce fut la preuve que l'ennemi avait enfin rattrapé la méthode de Napoléon, et aussi le bruit des rouages de l'Empire commençant à s'engrener sur la pente descendante. Le nom de « dernière victoire de l'Empereur » désigne à la fois l'éclat de la victoire et le pressentiment de la longue usure qui suivit.

FAQ

Ce fut la plus grande bataille de l'histoire européenne jusqu'alors — environ 300 000 hommes entre les deux armées — et l'engagement par lequel Napoléon mit fin à la guerre de la Cinquième Coalition. Mais ce fut aussi le moment où sa manière de faire la guerre passa de l'art de la manœuvre, vaincre en faisant bouger l'ennemi, à l'usure, forcer le passage contre un ennemi immobile par le nombre et le feu. L'historien Rothenberg a intitulé son étude de la bataille « La dernière victoire de l'Empereur ».

Austerlitz (1805) fut une bataille de scalpel : vider délibérément le centre, attirer l'ennemi et scinder la ligne. Wagram fut l'inverse — un marteau, un pilonnage frontal de deux jours en pleine plaine, emporté par quelque 112 pièces massées et le poids du nombre. Ce qui se révéla décisif ne fut pas une manœuvre habile, mais le fait de traverser la crise à gauche, de gagner du temps avec la batterie, et enfin Davout brisant la charnière de l'ennemi à droite.

Non. C'est le plus grand mythe de Wagram. L'énorme colonne en carré creux d'environ 8 000 hommes que conduisait Macdonald reçut les boulets et la mitraille de trois côtés en avançant, et en une heure environ les hommes encore debout tombèrent à environ 1 500. La colonne ne perça pas le centre ennemi ; elle ne fit que se faire bouclier et le fixer. La bataille fut décidée par Davout enveloppant la gauche autrichienne à droite au même moment.

Environ 1 000 pièces entre les deux armées tirèrent à travers la plaine, et les Français mirent en batterie 112 pièces au centre pour tirer à courte portée. L'ennemi ne pouvant être brisé par la manœuvre, l'issue se décida par la puissance de feu frontale et l'usure du nombre. Les pertes totales atteignirent plus de 70 000 (France environ 33 000–37 000 ; Autriche environ 37 000–40 000) — et elles furent quasi symétriques. Que le vainqueur perde presque autant est la signature de l'usure.

Six semaines avant Wagram (mai 1809), Napoléon tenta de franchir le Danube au même endroit, ses ponts furent disloqués par la crue, et il subit la première défaite rangée de sa carrière ; son proche compagnon, le maréchal Lannes, y fut tué. Napoléon fortifia ensuite l'île Lobau, reconstruisit des ponts solides et prépara le passage avec méticulosité. Wagram fut sa bataille de revanche, et les marques des leçons tirées de la défaite résident dans la manière dont un passage improvisé devint un passage d'ingénieur.

Bernadotte, qui commandait le IXe corps (principalement saxon), abandonna avant l'aube du second jour le point d'appui central clé d'Aderklaa, sans ordre, ouvrant un trou dans la ligne. Ensuite, il publia de sa propre autorité une proclamation exagérant le fait que ses Saxons avaient remporté la victoire, ce qui lui valut la colère de Napoléon et lui coûta son commandement. Ironie du sort, ce même Bernadotte fut choisi prince héritier de Suède l'année suivante, en 1810, se retourna plus tard contre Napoléon, et fonda la maison royale de Suède qui perdure encore aujourd'hui.

C'est le titre que l'historien Rothenberg a donné à son étude de Wagram. À partir de Wagram, il devint difficile pour Napoléon de remporter une grande bataille rangée nette ; l'ennemi connaissait désormais sa méthode et avait appris à se retirer en bon ordre et à préserver l'armée. Compte tenu de la pente descendante qui suit — la campagne de Russie de 1812, Leipzig en 1813, Waterloo en 1815 — Wagram se tient sur la ligne de partage entre l'apogée et le déclin.

L'archiduc Charles fut tenu pour responsable de la défaite de Wagram et des négociations d'armistice non autorisées de Znaïm, et en quelques semaines il renonça à tout commandement de l'armée. Il ne mena plus jamais de troupes au front. Ce fut le départ de l'homme considéré comme le seul tacticien de l'armée autrichienne capable de tenir tête à Napoléon — en soi une autre perte grave pour l'Autriche.

Affirmations et sources

  1. David G. Chandler(1966). The Campaigns of Napoleon, Macmillan.
  2. Encyclopædia Britannica. Battle of Wagram, Encyclopædia Britannica. [link]
  3. Harrison W. Mark(2023). Battle of Wagram, World History Encyclopedia. [link]
  4. Gunther E. Rothenberg(2004). The Emperor's Last Victory: Napoleon and the Battle of Wagram, Weidenfeld & Nicolson.
  5. J. Rickard(2009). Battle of Wagram, 5-6 July 1809, HistoryOfWar.org. [link]
  6. Wikipedia contributors. Battle of Wagram, Wikipedia. [link]